Une étrange enquête
Une étrange enquête ---- Implosion
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[modifier] Avant-propos
J’ai toujours été impressionné par l’idée d’implosion, une déflagration, un énorme bruit puis plus rien. Comme si elle se suffisait à elle-même. Des bangs, il en existe à toutes les échelles, de petits bangs qui explosent une vie comme des bangs planétaires, pour le pire ou le meilleur, sortis d’un chapeau pour créer un monde tout neuf, un truc que même Dieu n’y aurait pas pensé. La vie renouvelée, accueillie d’abord comme une agression, un souffle comme le reçoit l’enfant, cette terrible dépression de l’air qui s’engouffre dans ses poumons.
Dans mes lectures erratiques, j’ai rencontré d’autres bangs, des petits le plus souvent qui ébranlent des sociétés déjà pas très stables, qu’il faut bien prendre comme elles sont, c’est-à-dire ce que nous en faisons sans vraiment y penser… et vlan, qui se mettent à foirer, la machine à recycler se met en marche, rebat les cartes. Mais les cartes sont toujours les mêmes.
Les Révolutions ont ceci de commun qu’elles implosent une société malade pour se faire imploser à leur tour, la Révolution française décapite un roi débonnaire pour le remplacer par une dictature, la Révolution russe massacre la famille impériale pour finir dans une dictature sanguinaire. La Révolution anglaise aboutit à Cromwell, la Révolution chinoise… on n’en finirait pas des révolutions où le ‘grand soir’ n’est qu’un crépuscule des dieux. Moi, je n’ai pas ce genre d’ambition, simplement faire ma petite révolution dans mon petit coin, avec mes petits moyens ; avant d’entreprendre le plus difficile, procéder à ma révolution personnelle. C’est ma forme d’ambition.
Il me reste plus qu’à plus qu’à mettre mon grain de sel –ou de sable dans la machine- la fouailler comme le picador travaille le taureau. Il suffit parfois de peu pour provoquer son petit bang personnel, quelques bombinettes semées ça et là, quelques banderilles plantées au bon endroit, ne serai-ce que pur lui rappeler qu’elle est encore vivante et qu’on peut ranimer la flamme de l’enthousiasme, que rien n’est écrit dans une Histoire qui ne se répète que par la cécité des hommes. Alors, je vais chercher la pitance là où elle se trouve, dans les petitesses, dans les compromissions, chez tous ceux qui devraient montrer la voie et finissent en contre exemples. Alors, je me mets en route, je guette, je traque, je débusque, je dénonce. Avec toute la patience dont je suis capable pour arriver à mes fins. Et, croyez-moi, il en faut de la patience…
Jules Mondon, alias…
[modifier] Investigation
Jude Mondon, journaliste d’investigation. Définition par la fonction : de plus en plus, on est ce qu’on fait. Siècle utilitaire, Stuart Mill serait ravi depuis que tout devient objet. Les siècles passés me direz-vous, ne furent pas forcément mieux. Je le sais pour avoir enseigné l’Histoire dans une autre vie. Histoire éclatée, formatée dans des programmes. Alors, je suis allé voir ailleurs, je croyais qu’ailleurs, c’est forcément mieux… enfin un peu moins pire. Illusions. L’important, c’est de faire ce qu’on veut, même en traînant quelques boulets. Sinon, on s’arrange comme on peut.
Journaliste d’investigation, ou reporter si l’on veut, rien à voir avec les chiens écrasés. L’aristocratie du métier. Certains se font péter leur ego, c’est humain, tant mieux pour eux si ça les rassure. On nous voit souvent comme des cow-boys jouant les redresseurs de tort ou courant sous les bombes pour faire une photo. Moi, je serais plutôt dans la première catégorie, celle des fouille-merde, c’est moins noble, fouailler là où ça fait mal pour déterrer, exposer ce qui devrait rester caché. Voir l'envers du décor. Chien écrasé qui vire alors au chien de chasse.
Voilà mon trip, d’autres s’envoient en l’air, vont se balader sur la lune, s’entretuent joyeusement, s’étripent, s’écartèlent, asservissent pour jouer les maîtres, moi, je trouve plus excitant d’aller voir l'envers des choses, gratter le lyrisme des discours et le clinquant des belles médailles. Derrière le décorum, les sourires de satisfaction, le rappel des grands principes, je cherche les collusions, scrute les visages, écoute les silences. J'aime mettre les pieds dans le plat comme quand j'étais môme et que je sautais dans la cuve pieds nus, avec volupté, pour écraser les grappes de raisin, les grumes gonflées de jus roulaient en me chatouillant la plante des pieds, la pulpe bleuissait peu à peu mes pieds et mes chevilles qui trempaient dans le bouillon mousseux. C’est la même impression, ma petite madeleine personnelle.
Tout ça est fort loin, bien abstrait direz-vous, si, si, je le devine à vos soupirs, vous pensez "encore un rêveur", de ces types la tête dans les étoiles qui retombent sur leur cul un jour ou l’autre. Ou sur la tête. Des rêves pour me laver la tête, m’évader. On ne fait pas ce métier impunément, j’en ai gardé quelques stigmates. Mon boulot a des aspects de pêche à la ligne : passer beaucoup de temps à engrener, à attendre, à promener des leurres, à évaluer, attendre encore et encore, changer de tactique, appâter, attendre… en espérant être plus malin ou plus persévérant que le poisson. Rien de bien excitant, et pourtant… Parfois, on ferre du gros, bonne pioche et bonne pêche ; le pied. Les passionnés vous le diront : ça vaut tous les sacrifices. Les passions, il faut les vivre jusqu'au bout.
Je sais, il existe d’autres solutions, c’est selon son tempérament : Mon ami Jean-Christophe a aussi son truc, sa marotte, dépoussiérer des minutiers défraîchis, des registres médiévaux, des livres de comptes qui sentent le renfermé et même des olim dont il fait grand cas. Il adore écrire des articles dans des revues historiques aussi confidentielles que ses articles. Il est comme ça, inutile d’essayer de le changer. On se raconte nos histoires comme des anciens combattants. Qui ne se ressemblent pas s'assemblent aussi, nous ce sont nos différences qui nous rapprochent.
J'ai ouvert une boîte de Pandore et j'ai laissé s'envoler du vase maléfique où les dieux précautionneux avaient enfermé les maux de l'humanité, nos pauvres petites misères que ma plume rétive a réveillées et qui se répandirent alors dans les provinces en autant de ricochets. En ce moment, je vais à la pêche au gros, au très gros même, sans grande chance de succès sans doute mais l'enjeu n'est-il pas d'autant plus important que le résultat est aléatoire ? Dans une enquête –je vous parle d’expérience- l’essentiel tient au premier contact, le regard, la poignée de main, cette connivence immédiate qui conditionne la suite. Sinon les choses se compliquent, il faut ramer pour rattraper un mauvais départ… Regard fuyant qu’il faut capter, regard timide qu’il faut apprivoiser, regard vide à décoder, regard méprisant à amadouer, regard matois à rassurer, regard séduisant aussi dont il faut se méfier, j'en ai tant vu de ces regards où transparaissait tant de choses pour qui sait voir. D'instinct, d'expérience, j'essaie d'en capter l'essentiel, simple contact, premier regard échangé ou refusé, celui qui ouvre ou qui ferme la porte. Je connais trop bien ces présences insidieuses derrière des rideaux, ces portes qui tardent à s'ouvrir, qui s'entrouvrent avec regrets, appréhension, des réticences à apprivoiser. L'essentiel du métier ne s'apprend pas vraiment, j'en ai connu qui pigeaient tout de suite, d'autres qui finissaient par abandonner. Les attitudes, les gestes sont plus forts que les mots. Le corps ne ment jamais.
Heureusement, beaucoup de gens aiment parler… et moi j’aime les écouter ; quelques mots pour amorcer, un compliment bien tourné, pas trop appuyé, une petite flatterie pour certains, mettre les formes pour mettre en confiance. Je suis l’ami de tout le monde pourvu qu’on me dise ce que je veux savoir. Un peu de cynisme peut-être mais beaucoup de naturel; on ne se refait pas. J'aime cette première seconde, cette concentration qui me donne des fourmillements -c'est bon signe- pour donner la bonne impulsion, inspirer un minimum de confiance. Peut-être aussi que je me sers d'eux, que je leur tire "les vers du nez" comme on dit. Mais ça fait partie des rapports humains et moi, je n’ai que mon savoir-faire pour convaincre, aucune autre arme que mon flair et ma patience.
Dernier exemple en date où je suis rentré bredouille. Un temps précieux perdu avec un grincheux, un taiseux, le genre de type qui me donne des boutons. Rien à en tirer, fermé à double tour comme son portail. Impossible même de passer le nez, ne serait-ce qu’un instant, pour jeter un œil dans la cour. J’ai regagné mon hôtel furibond, remonté contre moi-même d’avoir échoué, de n’avoir pas su trouver l’ouverture, les mots ou le geste nécessaires. Et pas question de repêchage. Après, trop tard, les occasions perdues se rattrapent rarement. Avant-hier, j’y suis retourné. J’espérais un meilleur accueil –avec les lunatiques, c’est possible- ou tomber sur sa femme… mais non, il m’a hurlé à travers le portail de foutre le camp et je n’ai pas insisté. Il faudra trouver une autre piste. Ou renoncer.
[modifier] La banlieue des édiles
Dans les années soixante, on appelait "villes nouvelles" des espèces de jeux de construction anonymes. Une foutue idée de vouloir construire des villes à la campagne. Ville champignon ou campagne béton, au choix. Je tourne et je vire un moment en cherchant le centre ville. Pour moi, un centre ville ressemble à mes souvenirs : une belle place avec sa mairie, ses commerces, ses platanes, ses parterres de fleurs, sa poste et son église. Son marché deux fois par semaine avec l’ambiance colorée des grands jours, ses marchands ambulants au bagout intarissable, ses étals et ses marchands des quatre saisons venus des communes voisines, proposant cerises et pêches, melons et glaces à la belle saison, pommes et marrons grillés les frimas venus. Un lieu de vie, un rythme allant à l’amble avec les saisons ; une micro société bien implantée dans son terroir local.
Ici, rien de tout ça. Je me gare sans problème sur une vaste place rectangulaire en face d’une mairie toute neuve, aussi rectangulaire que la place, ou plus exactement, un bloc carré. La géométrie n’a jamais été mon fort. Pas d’église ici, remisée derrière le super marché, mais le tribunal d’instance, cube un peu plus gros que les autres, fait face à la mairie. Juste devant, s'élève ce qui doit être une sculpture en métal qui ressemble à un triangle, ce qui me change des cubes. Ne manque que la prison, rejetée encore plus loin, vers une autre campagne. D’ici on aperçoit au loin d’autres cubes derrière des lotissements de maisons jumelées plantées en rangs d’oignon entre le centre ville et la voie ferrée. Tout ceci m'évoque la description de Didier van Cauwelaert dans La maison des lumières : "Le jardin des Muses est une construction en béton tubulaire, hésitant entre la maternelle, le centre des impôts et la maison d'arrêt."
Tout au fond vers la ligne d’horizon, une forêt... de grues strie le paysage comme des pylônes à haute tension. Nouveaux cubes en perspective. Sur la droite, je perçois distinctement le bourdonnement lancinant des véhicules circulant sur l’autoroute. Sans m’attarder, je grimpe entre deux murs de béton brut qui marquent l’entrée du tribunal. J’avais tâté le terrain auprès de Jo Lorrain, un ami journaliste qui connaît bien le microcosme local. Son fond de commerce comme il l’appelle, il l’étudie et le parcourt depuis vingt ans, c’est dire. Quand on veut durer ici, continuer à faire son métier malgré tout, il faut la jouer fine. Jo m’explique : « l’information, si tu veux y avoir accès, il faut la distiller, la mettre en forme, une façon de dire les choses, de les susurrer au besoin, sans provoquer de remous et te faire flinguer la fois suivante, une règle du jeu induite que tu finis par admettre si tu veux durer. Tu vois le topo ». Je vois très bien. On ballade son micro et son carnet de notes, on donne la parole aux victimes, aux témoins, aux lecteurs –on trouve toujours quelqu’un- et ensuite on arrange tout ça à la sauce locale, style alerte, austère, avenant ou primesautier selon le cas… ce qu’on apprend à force de corrections et de ratures. Les ficelles du métier, comme dans beaucoup de métiers. On compose, on met en pages, et pas seulement dans la salle de rédaction ou au marbre. J’ai connu ça moi aussi, la manière délicate de composer entre le ‘ce que je veux dire’ et le ‘ce que je peux écrire’; comprendre qui saura bien lire entre les lignes. Cent fois sur le métier remets ton ouvrage… Tout ce qu’on n’apprend pas bien sûr dans une école de journalisme.
Jo reprend comme pour s’excuser, un rien désabusé, en tirant sur sa gitane maïs éteinte, « ue veux-tu, un quotidien régional ne peut pas vivre uniquement de ses ventes. La publicité est indispensable, c’est devenu sa première source de financement. » Pardi, déjà au début des années trente, Roger Vailland alors jeune journaliste, se plaignait que Paris-Midi soit gangrené par l’argent de financiers. Situation endémique. « Et rien ne s’est amélioré, conclut Jo en remisant son mégot sur l’oreille, les espoirs de la Libération n’ont pas duré longtemps. Les financiers, ceux qui donnent leur obole, qui détiennent la manne publicitaire sont bien souvent des caciques locaux ».
Mon copain a passé un accord avec lui-même -c'est son expression- pour rester correct sinon honnête et de se lever avec l’envie de bien faire son travail, d'informer ces milliers de lecteurs qui lui écrivent parfois, dont il sent toute la naïveté, la bonne foi à travers leurs lettres touchantes et maladroites, leurs façons tranchées, sans calcul, de réagir, d’approuver, de se plaindre ou de se révolter. C’est pour eux qu’il continue à croire en son métier, que ses articles ne sont pas qu’un désert de mots, qu’ils touchent vraiment ses lecteurs qui, dans leurs réactions, le touchent à leur tour.
Une de ses astuces –il m’en parle avec gourmandise, ses petits yeux clairs pleins de malice- consiste à jouer les pigistes, à envoyer à un journal parisien (de préférence) un article dont il sait pertinemment qu’il serait refusé par son rédacteur en chef. Plutôt que de le mettre au panier, il joue au correspondant –il a ses entrées dans quelques journaux- et leur refile un article ou un reportage qu’il signe d’un pseudonyme. La cerise sur le gâteau, c’est quand son rédacteur en chef qui a refusé le papier publié à Paris lui demande d’en faire un article ou un commentaire publié dans son canard local. Franche rigolade, il adore y glisser quelque sous-entendu sous forme évasive, une référence que seuls quelques initiés peuvent détecter. Sa façon à lui non de se venger, il n’aime pas le mot, mais de marquer son territoire, de se réapproprier un petit pouvoir personnel dans cette société anonyme où la perte d’identité est compensée par des substituts souvent dérisoires. Moments si jubilatoires en tout cas. On en rit encore quand il me raconte ses "aventures journalistiques".
Aujourd’hui, si je suis ici à Messy la ville nouvelle, c’est grâce à un papier de Jo qui m’a intrigué. Un article poisson-pilote – encore une de ses expressions- qui accuse de collusion, sans les nommer et son couvert d’une enquête sociologique sur la ville, entre le maire de Messy Paul Potte et le conseiller général du coin pour se répartir les postes. Fort bien, rien que de fort banal en politique où les pactes de non agression sont légion et permettent à chacun de conserver sa sphère d’influence tant qu’il ne marche pas sur les plates-bandes des autres. Á chacun son territoire et les électeurs seront bien gardés.
Mais à Messy, c’est plus opaque. Ces deux inconscients ont passé un contrat écrit en bonne et due forme –pourquoi pas devant notaire pendant qu’ils y étaient !- diffusés par des esprits mal intentionnés, sans doute des ‘amis’ qui se verraient bien califes à la place du calife, exhumés par mon copain Jo qui connaît tout le monde ici et est allé innocemment posé des questions embarrassantes aux deux intéressés pour recueillir pieusement des réponses très embarrassées. Petit papier allusif bien sûr mais anonyme et sans portée réelle faute de preuves, Jo ne pouvant faire état de ses sources. Comme quoi certaines sources ne sont pas très propres. Simple satisfaction d’amour-propre de sa part, qui eut pourtant certaines conséquences que Jo apprit par la suite, toujours par la même source qui apparemment n’était pas encore tarie. Un tel système fonctionne sur des interdépendances qui génèrent des solidarités.
On protège les maladroits qui se font prendre, on récompense ceux qui se sacrifient pour le bien commun; l'omerta est donc considérée comme une vertu qu'il faut récompenser. Parfois, il faut quand même sacrifier quelques pions pour satisfaire l'opinion publique, sauver l'essentiel, donner des gages de sa bonne foi et de son honnêteté. Jo s'en désole, pense parfois que son travail sert d'abord de soupape au système, à l'alléger des imprudents pris en flagrant délit, et contribue en fin de compte à le légitimer. « Regardez, clamait un président de Conseil général visiblement soulagé de la tournure des choses, c'est à ses capacités de régulation qu'on reconnaît un organisme qui fonctionne bien, capable d'éliminer ses brebis galeuses ». On tourne la page et on change de sujet. Ce ne sont pas les sujets qui manquent; place à l’actualité. « Un jour, me rétorque Jo trop lucide pour être dupe, j’écrirai mes mémoires quand je serai très vieux et très sage. Il faut être un vieux sage plein d’expériences et de compassion pour pardonner aux hommes et les juger avec bienveillance ». Surtout dans ce métier.
[modifier] Les marchés publics
[modifier] L'implosion du logement
[modifier] L'art de cultiver le paradoxe